Moi ?... Je ne lis rien

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POUR L'ALBUM DE Mme ***

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Pour qui ne lit rien que peut-on écrire ?
Puisque, sans fixer son esprit charmant,
Prose ou vers, tout passe indifféremment,
N'est-ce point le cas d'oser beaucoup dire?...

Ma plume, halte-là ! trop étourdiment
N'allons pas courir une chance folle ;
Craignons quelque piège en cette parole
Qui fut dite, un soir, si négligemment :

« Moi?.., je ne lis rien. » Passe pour écrire ;
(Excepté pourtant des mots fins et doux)
Mais, ne lire rien ? Madame, entre nous,
D'incrédulité cela fait sourire.

Quand vous ne liriez qu'en notre regard,
Vous sauriez combien chacun vous admire,,
N'osant vous aimer; et si, par hasard,
J'étais inhabile à bien vous le dire,

Vous emporteriez d'ici, contre nous,
Quelque grand dépit, quelque grand courroux ;
Or, pour un poète, il n'est rien, Madame,
D'aussi dangereux qu'un courroux de femme.

Donc, sur ces feuillets par vos mains ouverts,
Quel qu'en soit l'éclat, quels qu'en soient les charmes,
Pour ne point donner contre moi des armes,
Je ne tracerai ni prose, ni vers.

Seulement (ceci n'étant l'un ni l'autre,
Mais je ne sais plus quel style rimé)
Avant que pour vous l'Album soit fermé,
Je veux y tracer mon nom près du vôtre.

Cela suffira pour que tout lecteur,
Lorsqu'une tristesse envahit son âme,
Comprenne combien il est doux au cœur,
De vous rencontrer et d'avoir, Madame,
Votre esprit charmant pour, consolateur.