Lorgnette et manchon

A Mme ***

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Entrevue sur un quai du Rhône

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De mon burnous le capuchon
Dans son ombre cachait ma tête,
Et vous opposiez un manchon
Aux attaques de ma lorgnette.

Un instant nous nous sommes vus,
Moi sur les eaux, vous sur la terre :
Puis, nous restâmes inconnus...
De vous à moi tout est mystère.

Sommes-nous beaux? sommes-nous laids?
C'est mon secret, comme le vôtre ;
Et le mot de pareils secrets
N'importe à l'un pas plus qu'à l'autre.

Vieux ou jeunes?... Qu'importe encor ?
Spirituels?... C'est autre chose.
Bon?... Là serait le vrai trésor;
J'y crois; mais, l'affirmer... je n'ose.

Un doux hasard fait que j'apprends
Votre nom ; c'est beaucoup, sans doute;
Ce n'est point assez ; je prétends
Aller plus loin sur cette route.

Voyez, tout m'aide à parvenir :
Un cœur ami vous a forcée,
En évoquant un souvenir,
A m'accorder une pensée.

Un jour nous nous rencontrerons;
(C'est un conte, il faut qu'il s'achève)
En riant nous comparerons
A la réalité le rêve.

Chacun de nous l'aura conçu
Selon ce qu'il crut voir paraître.
Lequel des deux sera déçu?
Vous, sans nul doute ; et moi?... peut-être.