OEDIPE
Hidaspe, c'est donc là le prince Philoctète ?
PHILOCTETE
Oui, c'est lui qu'en ces murs un sort aveugle jette,
Et que le ciel encore à sa perte animé
à souffrir des affronts n'a point accoutumé.
Je sais de quels forfaits on veut noircir ma vie,
Seigneur, n'attendez pas que je m'en justifie ;
J'ai pour vous trop d'estime, et je ne pense pas
Que vous puissiez descendre à des soupçons si bas.
Si sur les mêmes pas nous marchons l'un et l'autre,
Ma gloire d'assez près est unie à la vôtre.
Thésée, Hercule et moi, nous vous avons montré
Le chemin de la gloire où vous êtes entré ;
Ne déshonorez point par une calomnie
La splendeur de ces noms où votre nom s'allie,
Et méritez enfin par un trait généreux
L'honneur que je vous fais de vous mettre auprès d'eux.
OEDIPE
Être utile aux mortels, et sauver cet empire,
Voilà, seigneur, voilà l'honneur seul où j'aspire,
Et ce que m'ont appris en ces extrémités
Les héros que j'admire, et que vous imitez.
Certes je ne veux point vous imputer un crime ;
Si le ciel m'eût laissé le choix de la victime,
Je n'aurais immolé de victime que moi.
Mourir pour son pays, c'est le devoir d'un roi ;
C'est un honneur trop grand pour le céder à d'autres :
J'aurais tranché mes jours, et défendu les vôtres ;
J'aurais sauvé mon peuple une seconde fois.
Mais, seigneur, je n'ai point la liberté du choix ;
C'est un sang criminel que nous devons répandre :
Vous êtes accusé, songez à vous défendre ;
Paraissez innocent, il me sera bien doux
D'honorer dans ma cour un héros tel que vous,
Et je me tiens heureux, s'il faut que je vous traite,
Non comme un accusé, mais comme Philoctète.
-----
Voltaire, dans sa version de ce mythe, modifie un peu les rôles de chacun et introduit de nouveaux personnages. Son but est moins l'inévitable destinée d’Œdipe que de trouver prétexte à dénoncer la superstition tout en marquant qu'il est possible d'être coupable sans être responsable... Il donne un rôle plus important à Jocaste qu'il ne l'est dans la tragédie de Sophocle, et Laïos, son époux et roi de Thèbes, devient un héros valeureux, n'étant plus la crapule que les dieux punissent dans l’œuvre d'origine (« soit tu n'auras pas de successeur et ton règne sera prospère, soit tu seras tué par ton fils »).
Voltaire introduit Philoctète, lequel entretient un amour partagé avec la jeune Jocaste. Le père de celle-ci la marie à Laïos. Une fois celui-ci tué au combat par Œdipe, elle épouse son fils ignorante de l'inceste ainsi commis. Par deux fois, elle et l'homme qu'elle aime ne peuvent vivre leur amour. Philoctète et Œdipe sont donc rivaux, le premier s'effaçant au profit du second. Cela n'est pas sans rappeler le triangle Titus - Antiochus – Bérénice, dans l’œuvre de Racine.
Les vers suivants relatent le face à face entre ces rivaux, Philoctète mettant en avant son culte de la gloire, auquel répond Œdipe, en tant que roi, par sa mise au service de son peuple. Orgueil de l'un, grandeur de l'autre.
Noter aussi que Œdipe met en place une procédure judiciaire, rompant ainsi avec la discrétionnaire (« vous êtes accusé, songez à vous défendre »).
Le dernier vers cité introduit la présomption d'innocence.
En ces quelques vers, c'est donc l'ancien monde épique et brutal qui cède le pas à celui de la raison - Œdipe n'est-il pas le vainqueur du Sphinx ?